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Nomé Roseau, le prêcheur aux deux visages
Nomé Roseau, le prêcheur aux deux visages. Une légende racontée par Mambo Marie Laveau, dans la tradition des contes créoles des Antilles
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Nomé Roseau, le prêcheur aux deux visages.
Le bourg de Rivière-Salée
À Rivière-Salée, les vieux racontent encore l'histoire de Nomé Roseau, et chaque fois qu'ils la racontent, ils finissent par rire, parce que c'est une histoire où le trompeur se retrouve pris dans son propre filet — et ça, dans un conte créole, c'est toujours la meilleure fin.
Rivière-Salée était, en ce temps-là, un bourg tranquille, connu pour son Lakou où l'on pratiquait les traditions mystiques héritées des anciens : bains rituels, consultations de tirage de cartes, cérémonies au son du gwoka les soirs de pleine lune. On y venait de loin pour la réputation de sagesse et d'honnêteté de ses initiées, et parmi elles, une jeune hounsi du nom de Solène se distinguait déjà par sa perception fine des choses cachées — un don spirituel qu'elle avait mis des années à apprivoiser, sous l'aile patiente de sa Mambo.
C'est dans ce bourg paisible qu'un beau jour débarqua Nomé Roseau, un homme dont personne ne savait vraiment d'où il venait. Il se présentait comme prêcheur, citait les psaumes avec une voix grave qui faisait frissonner les églises pleines, mais on le voyait aussi, à la nuit tombée, marcher vers les ravines avec des sachets de poudre et des bouteilles de préparations dont il ne parlait à personne. Certains disaient qu'il avait déjà eu des ennuis ailleurs — on chuchotait qu'il avait fui des histoires troubles de l'autre côté de l'eau, sans que personne ne sache exactement lesquelles — et qu'il changeait de bourg comme on change de chemise, dès que les questions devenaient trop précises.
Nomé avait un talent : celui de se rendre indispensable à ceux qui doutaient. Aux croyants de l'église, il offrait des prières puissantes. Aux plus superstitieux, il glissait, entre deux versets, qu'il connaissait aussi les « choses de la nuit », qu'il pouvait « lever les mauvais sorts » que d'autres, moins scrupuleux, auraient jetés sur eux. Un pied dans chaque monde, il ne s'engageait jamais tout à fait ni dans l'un ni dans l'autre, ce qui lui permettait de ne jamais rendre de comptes à personne — ni aux prêtres, qui le trouvaient trop occulte, ni aux hougans, qui le trouvaient trop hypocrite.
Le vrai talent de Nomé Roseau, en réalité, n'était ni la prière ni la magie. C'était de savoir se rendre crédible en empruntant la réputation des autres.
Il avait vite repéré Solène. Jeune, sérieuse, respectée dans tout le bourg pour son intégrité, elle représentait exactement ce dont il avait besoin : une caution. Il se mit à la saluer publiquement au marché, à glisser son nom dans ses discussions avec ses clients — « demandez à Solène du Lakou, elle vous confirmera que je suis un homme sérieux » — sans jamais lui avoir vraiment demandé la permission, et surtout sans jamais mentionner qu'elle appartenait à un tout autre Lakou, sous l'enseignement d'un tout autre maître que lui.
Solène, de son côté, sentait quelque chose d'étrange chaque fois qu'elle croisait Nomé Roseau. Une sensation familière à toute personne qui pratique le tirage de cartes ou la lecture énergétique : ce petit frisson dans la nuque qui dit qu'on nous observe d'une manière qui ne nous regarde pas. Elle ne savait pas encore à quel point elle avait raison de se méfier.
Le nom emprunté
Ce fut Ogis, le vieux vendeur de fruits du marché, qui vint trouver Solène un matin, la mine soucieuse. « Dis-moi, petite, c'est vrai que tu travailles avec le prêcheur Roseau maintenant ? Il dit que tu garantis son sérieux. » Solène resta un instant interdite, puis sentit la colère monter, chaude et nette : jamais elle n'avait parlé à cet homme plus de deux minutes, jamais elle n'avait cautionné quoi que ce soit.
Elle se renseigna discrètement, interrogea deux ou trois familles du bourg, et découvrit vite le mécanisme : Nomé Roseau se servait de son nom, et de celui de deux ou trois autres respectées du village, pour rassurer des clients hésitants — avant de leur vendre, à prix fort, des « délivrances » de maux qu'elle commençait à soupçonner qu'il avait lui-même provoqués.
Elle décida, ce jour-là, de ne plus se contenter de se méfier. Elle allait comprendre, et le démasquer.
Les familles envoûtées
Solène commença à observer de plus près ce qui se passait à Rivière-Salée. Elle remarqua d'abord que plusieurs familles, en quelques mois, avaient connu une suite étrange de malheurs — récoltes gâtées, maladies inexpliquées, disputes soudaines dans des foyers jusque-là tranquilles — et que, chaque fois, Nomé Roseau finissait par apparaître, quelques semaines plus tard, proposant ses services de « nettoyage spirituel ».
Chez la famille Delin, ce fut un mal de dos persistant chez le père qui aucun médecin ne parvenait à expliquer. Chez les Bertaud, ce fut une série de disputes si violentes entre frères qu'on aurait dit une malédiction. Chaque fois, Nomé arrivait avec sa Bible sous un bras et son sac de poudres sous l'autre, mêlant prières et préparations dans un rituel impressionnant, et repartait avec une bourse bien remplie, laissant derrière lui des familles reconnaissantes qui ne se doutaient de rien.
Solène, elle, commença à relier les fils. Elle se souvint d'avoir vu Nomé, un soir, déposer discrètement un petit paquet noué près de la barrière des Delin, bien avant que le mal de dos du père ne commence. Elle se souvint aussi d'une conversation surprise entre Nomé et un inconnu, où il se vantait, à mots couverts, d'avoir « plus de clients ici qu'en France, et sans les tracas de là-bas ».
Elle comprit alors qu'il ne se contentait pas d'emprunter les réputations : il fabriquait lui-même les malheurs qu'il vendait ensuite comme guérisseur. Un trompeur à deux visages, qui provoquait le mal d'une main et vendait le remède de l'autre.
Elle en parla à sa Mambo, qui l'écouta longuement, grave. « Ma fille, ce genre d'homme, on ne le combat pas en criant sur la place publique. On le laisse se prendre dans son propre filet. C'est toujours la meilleure façon. » Solène, qui n'avait pourtant pas la patience naturelle pour ce genre de stratégie, comprit que sa Mambo avait raison, et se mit à échafauder son plan.
Le piège tendu
Solène décida d'utiliser contre Nomé Roseau la seule arme qu'il n'avait pas prévue : sa propre vanité. Elle savait qu'un homme comme lui, prompt à s'attribuer tous les mérites, ne résisterait pas à l'occasion de briller devant tout le bourg réuni.
Elle fit courir la rumeur, avec l'aide discrète d'Ogis et de deux autres commères bien intentionnées, qu'un mal étrange venait de frapper sa propre famille — une maladie soudaine, inexpliquée, semblable à celles qui avaient touché les Delin et les Bertaud. Comme prévu, la nouvelle parvint aux oreilles de Nomé Roseau en moins de deux jours.
Il se présenta chez Solène avec un empressement suspect, des trémolos dans la voix, proposant aussitôt ses services de « délivrance ». Solène, jouant l'inquiétude et la reconnaissance, accepta — mais posa une condition, avec un sourire qu'elle garda pour elle : que la cérémonie de guérison ait lieu publiquement, devant tout le Lakou réuni, un soir de pleine lune, « pour que la puissance de sa prière profite à tout le bourg ».
Flatté au-delà de toute prudence, Nomé accepta sans hésiter. Il ne se doutait pas un instant que Solène, entre-temps, avait rassemblé les témoignages des familles Delin et Bertaud, ni qu'elle avait demandé à sa Mambo de préparer, elle aussi, une petite surprise pour ce soir-là.
La cérémonie de la pleine lune
Le soir venu, toute la place du bourg s'était rassemblée sous les flamboyants, attirée par la promesse d'une grande cérémonie de délivrance. Nomé Roseau, en habit du dimanche, Bible ouverte dans une main et fiole de préparation dans l'autre, entama ses prières avec toute la théâtralité dont il était capable, invoquant tour à tour les psaumes et des formules plus obscures, sûr de repartir, une fois de plus, avec la bourse et les applaudissements.
Mais au moment où il s'apprêtait à conclure son rituel par la formule qu'il utilisait toujours — celle qui, chaque fois, « scellait la guérison » — Solène s'avança devant l'assemblée, calme et posée.
« Avant que tu ne finisses, Nomé, dit-elle d'une voix qui portait jusqu'au fond de la place, peut-être devrais-tu d'abord nous expliquer pourquoi le mal qui a frappé les Delin, puis les Bertaud, puis, dit-on, ma propre famille, ressemble tant à celui que l'on trouve dans ce petit paquet noué que tu as déposé toi-même, un soir, près de leur barrière ? »
Un murmure parcourut la foule. Ogis s'avança à son tour, confirmant avoir vu la scène. Les Delin et les Bertaud, présents ce soir-là, échangèrent des regards, puis des mots de plus en plus vifs. Nomé Roseau, pris de court devant tout le bourg réuni, bafouilla d'abord une explication religieuse, puis une autre plus occulte, mais les deux se contredisaient, et plus il parlait, plus le piège qu'il avait lui-même tendu aux autres se refermait sur lui.
« Et quant à mon nom, ajouta Solène, que tu as emprunté sans jamais me le demander pour rassurer tes clients — sache que je n'ai jamais appartenu ni à ton église ni à ta pratique, et que jamais je n'aurais cautionné un homme qui vend le remède du mal qu'il sème lui-même. »
La foule, comprenant enfin le mécanisme entier, ne rit pas tout de suite — la colère précéda le rire, et plus d'un père de famille dut être retenu par ses voisins. Mais quand Nomé Roseau, dans sa confusion, renversa sa propre fiole de préparation sur son beau costume du dimanche en voulant fuir précipitamment la place, l'indignation du bourg finit par céder, chez les plus jeunes, à un immense éclat de rire, celui qu'on réserve aux trompeurs enfin démasqués.
Ce qu'il advint de Nomé Roseau
On ne revit jamais Nomé Roseau à Rivière-Salée. Il partit dans la nuit, dit-on, sans même récupérer les quelques biens qu'il avait laissés dans la case qu'il louait au bourg. Les familles Delin et Bertaud, soulagées de comprendre enfin l'origine de leurs malheurs, virent leurs maux s'apaiser en quelques semaines, comme souvent lorsque la vérité finit par éclairer ce que la peur avait obscurci.
Solène, elle, ne tira aucune gloire de l'affaire. Elle refusa même les remerciements trop appuyés, disant simplement à qui voulait l'entendre : « Un trompeur ne se combat pas avec de la colère. On le laisse simplement se montrer tel qu'il est, devant témoins, et le reste se fait tout seul. »
Ce que dit la légende, aujourd'hui encore
À Rivière-Salée, quand un nouveau venu se présente avec trop d'aisance, mélangeant les prières et les grigris, promettant des guérisons à qui veut bien payer, les anciens ont encore une expression pour prévenir les plus naïfs : « Méfie-toi, il pourrait bien nous faire un Nomé Roseau. »
Et quand une jeune initiée découvre qu'on se sert de son nom sans son accord, on lui rappelle toujours la leçon de Solène : la meilleure réponse à un menteur n'est pas de crier plus fort que lui, mais de le laisser, patiemment, se prendre lui-même dans le filet qu'il tendait aux autres.
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