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La légende du Hougan Filibert, celui qui bannit son Lakou
La légende du Hougan Filibert, celui qui bannit son Lakou
Une légende racontée par Mambo Marie Laveau, dans la tradition des contes créoles des Antilles
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On raconte, du côté de la Pointe-aux-Vents, qu'il y avait autrefois un Hougan du nom de Filibert Solanges, et que les vieux du quartier, quand ils voulaient dire de quelqu'un qu'il avait bon cœur et mauvais caractère à la fois, disaient encore : « Il est comme le Hougan Filibert, oui. »
Filibert n'était pas né dans un grand Lakou. Il avait tout bâti seul, pierre après pierre, comme on bâtit une case sur un morne : d'abord une petite pièce sombre où il recevait deux ou trois hounsis venues consulter les cartes, puis une véranda où l'on chantait, puis une cour entière où, les soirs de cérémonie, les tambours gwoka faisaient trembler les feuilles des flamboyants. Il avait le don, on ne pouvait pas lui enlever ça. Quand Filibert entrait en transe et que Papa Sobo montait en lui — car c'était son loa maître, le guerrier au sabre, celui qui ne recule devant rien — toute la cour se taisait, et même les enfants les plus turbulents baissaient les yeux.
C'était l'époque où l'île entière parlait des Antilles retrouvées, du grand mouvement de retour aux sources qui poussait tant d'expatriés à revenir chercher leurs racines créoles après des années passées ailleurs, en métropole ou plus loin encore. Filibert, lui, n'était jamais parti. Il avait vu défiler dans son Lakou des femmes et des hommes revenus d'exil intérieur, cherchant une transmission ancestrale, un sens caché à leur vie, une voix intérieure qu'ils n'entendaient plus dans le bruit des grandes villes. Il les avait initiés un à un, patiemment, leur apprenant les rituels créoles, les bains de purification, les chants qu'on ne trouve dans aucun livre.
Mais un Lakou, ce n'est pas qu'un maître et sa magie. C'est une famille, avec ses dettes et ses jalousies, ses fidélités et ses petites trahisons du quotidien. Et Filibert, à force de tout porter seul — les cérémonies, les initiations, les bains rituels préparés à l'aube, les consultations de tirage de cartes qui n'en finissaient pas — avait fini par oublier une chose simple : il avait, lui aussi, besoin qu'on le porte, de temps en temps.
Ses hounsis le savaient, ou croyaient le savoir. Il y avait Ti-Rose, la plus ancienne, initiée depuis douze ans, qui gérait la cagnotte du Lakou avec un carnet à spirale et une écriture serrée. Il y avait Anzelo, jeune homme sérieux qui rêvait de devenir hougan à son tour un jour. Il y avait Dosile, Cyrilia, et une dizaine d'autres, chacun-e avec sa place, son rôle, son histoire.
Ce que peu savaient, en revanche, c'est que Filibert, la nuit, quand tout le monde était rentré, s'asseyait seul sur les marches de sa véranda et se demandait s'il comptait vraiment pour eux — ou s'il n'était, à leurs yeux, qu'un fournisseur de cérémonies, un guichet de bénédictions qu'on venait chercher quand on en avait besoin et qu'on oubliait le reste du temps.
C'est dans ce terreau-là, entre fierté et solitude, entre don de soi et peur de n'être jamais assez remercié, que devait germer l'histoire qu'on raconte encore aujourd'hui à la Pointe-aux-Vents.
Un matin de janvier, Filibert reçut une lettre qui le fit danser tout seul dans sa cuisine, une lettre à en-tête dorée qui venait de New York : les organisateurs d'un grand festival de traditions spirituelles du monde l'invitaient à venir présenter le vaudou créole devant des centaines de visiteurs, sans même qu'il ait eu à le demander. Une reconnaissance qu'il n'espérait plus.
Il convoqua son Lakou le soir même, le cœur battant comme un tambour de fête. « Mes enfants, dit-il, les yeux brillants, on m'invite à New York ! Le monde entier va voir notre Lakou, notre musique, nos loas ! »
Il y eut un silence. Puis Ti-Rose, sans lever les yeux de son carnet, laissa tomber : « Tanpi, on ira l'année prochaine peut-être. » Anzelo haussa les épaules : « On verra si on peut t'aider. » Personne ne reposta l'annonce sur les réseaux du Lakou, personne ne proposa d'organiser quoi que ce soit. La cour resta silencieuse, comme fatiguée d'avance.
Filibert rentra chez lui ce soir-là avec une drôle de chaleur dans la poitrine — non plus celle de la joie, mais celle, plus âcre, de la honte. Il se sentit ridicule d'avoir espéré des cris, des embrassades, un Lakou tout entier debout derrière lui.
Papa Sobo monta en lui cette nuit-là, sans qu'on l'ait appelé. Et Papa Sobo, tout le monde le sait à la Pointe-aux-Vents, n'aime pas qu'on prenne son cheval pour un homme seul.
Ce fut Cyrilia qui, la première, sentit que quelque chose n'allait plus. Filibert ne riait plus pendant les cérémonies. Il posait des questions étranges : « Qui, ici, se souvient de la dernière fois où il m'a demandé comment j'allais, moi ? » Personne ne répondait, et le silence, chaque fois, creusait un peu plus le fossé.
Un dimanche, sans prévenir, Filibert réunit tout son Lakou sous le grand flamboyant. Il portait son plus beau collier de perles rouges et blanches, celui de Papa Sobo, et sa voix, quand il parla, n'était déjà plus tout à fait la sienne.
« Vous vouliez me voir seul à New York ? Eh bien, vous serez servis. Je pars seul, je reviendrai seul, et ce Lakou, à partir d'aujourd'hui, n'a plus de hounsis ! Rentrez chez vous, tous, et ne revenez que le jour où vous saurez ce que porter quelqu'un veut dire ! »
Ti-Rose voulut protester, son carnet serré contre elle. Anzelo tenta une phrase d'apaisement. Rien n'y fit. Filibert, dans un excès de rage qui ferait rire les vieux du quartier pendant des années, bannit son Lakou tout entier, jusqu'au dernier, jusqu'au chat qui dormait sous la véranda.
Le Lakou se vida en un après-midi. Plus de tambours le soir, plus de chants, plus personne pour balayer la cour ou allumer les bougies du lundi. Filibert, fier comme Papa Sobo lui-même, se dit que la solitude lui irait très bien.
Elle ne lui alla pas bien du tout.
Les premiers jours, Filibert savoura sa colère comme on savoure un rhum trop fort — ça brûle, mais ça donne l'illusion d'être vivant. Il se répétait qu'il n'avait besoin de personne, qu'un vrai hougan tient debout seul, que Papa Sobo lui-même n'avait jamais eu besoin qu'on l'applaudisse.
Mais la cour restait vide, et le vide, à la Pointe-aux-Vents, ça s'entend. On entend le manque de rires, le manque de casseroles qui s'entrechoquent avant les cérémonies, le manque des voix qui chantent faux mais chantent quand même. Filibert prépara seul les bains rituels du mois suivant, seul les invocations, seul les tirages de cartes pour les rares clients qui venaient encore frapper à sa porte, hésitants, ne sachant pas trop ce qui s'était passé dans ce Lakou autrefois si vivant.
Un vieux voisin, Ogis, qui vendait des fruits au marché du bourg et connaissait Filibert depuis l'enfance, vint un jour s'asseoir sous sa véranda sans y avoir été invité.
« Alors, Filibert, on fait le fier tout seul maintenant ? »
Filibert grommela une réponse sur la trahison, l'ingratitude, le manque de respect. Ogis laissa passer un silence, puis répondit, avec cette tranquillité insupportable des gens qui ont raison :
« Tu sais, mon vieux, un hougan sans hounsis, ce n'est plus un hougan. C'est juste un monsieur seul qui parle aux loas dans le vide.»
La phrase resta plantée dans la poitrine de Filibert comme une épine de cactus qu'on n'arrive pas à retirer.
Pendant ce temps, du côté de Ti-Rose, d'Anzelo, de Cyrilia et des autres, on ne savait plus très bien quoi faire. Certains, blessés, juraient qu'ils ne remettraient jamais les pieds à la Pointe-aux-Vents. D'autres, plus tendres, disaient entre eux :
« Il a mal réagi, c'est vrai, mais on n'a peut-être pas été très chauds non plus, pour cette histoire de New York. »
Anzelo, en particulier, ne dormait plus bien : il avait toujours espéré devenir hougan un jour, sous l'aile de Filibert, et voilà que cette aile venait de se refermer sur lui-même, quelque part loin de tous.
Un mois passa. Puis deux. Le bruit courut jusqu'aux Lakous voisins qu'à la Pointe-aux-Vents, le grand Filibert Solanges, celui dont on disait qu'il avait Papa Sobo dans le sang, avait chassé tout son monde pour une histoire de festival à New York. Certains riaient, d'autres trouvaient ça triste. Une vieille mambo d'un Lakou voisin, qu'on appelait Manman Dine, envoya un message court à Filibert :
« On dit que tu es tout seul maintenant. Papa Sobo a fini par pleurer, comme d'habitude. »
Filibert froissa le message. Mais il ne dormit pas cette nuit-là.
Un soir d'orage, alors que la pluie tambourinait sur le toit de tôle plus fort que n'importe quel tambour de cérémonie, Filibert se retrouva seul devant son vaisselier, à ranger des verres que personne ne viendrait plus jamais boire. Il sortit, presque malgré lui, son propre jeu de cartes — celui qu'il utilisait pour ses clients, jamais pour lui-même, car un hougan ne se tire pas les cartes à lui-même, c'est mal vu, ça porte malheur.
Ce soir-là, pourtant, il le fit.
La première carte tomba : la Solitude. La deuxième : l'Orgueil blessé. La troisième, celle qui le fit rester longtemps immobile, les mains posées à plat sur la table : le Retour, mais à une condition. Il ne sut jamais si c'était vraiment Papa Sobo qui lui parlait à travers les cartes, ou simplement sa propre conscience, fatiguée de faire semblant. Mais la voix qu'il entendit en lui, cette nuit-là, ne ressemblait plus à celle d'un guerrier fier. Elle ressemblait à celle d'un homme, tout simplement, qui avait eu très peur qu'on ne l'aime pas assez, et qui avait préféré tout casser plutôt que de le dire.
Il se souvint alors d'une phrase que sa propre initiatrice, des années plus tôt, lui avait dite, un peu comme on plante une graine dont on ne sait pas quand elle poussera :
« Filibert, mon enfant, on ne bâtit jamais un Lakou pour qu'on t'admire. On le bâtit pour que personne, jamais, n'y soit seul. Et ça vaut aussi pour toi. »
Cette nuit-là, pour la première fois depuis le bannissement, Filibert pleura. Pas des larmes de rage, ni de honte. Des larmes simples, celles qu'on retient depuis trop longtemps et qui finissent par sortir toutes seules, comme la pluie finit toujours par tomber même sur les caractères les plus secs.
Au matin, il prit sa canne, ferma la porte de son Lakou vide, et se mit en marche vers le bourg.
Il trouva Ti-Rose au marché, en train de vendre des acras pour arrondir ses fins de mois. Elle le vit venir de loin, son carnet à spirale toujours coincé sous le bras, et ne sut pas si elle devait s'enfuir ou rester plantée là. Filibert s'arrêta devant elle, ôta son chapeau — geste qu'on ne l'avait jamais vu faire — et dit, tout simplement :
« Ti-Rose, j'ai été un imbécile fier. Pardon. »
La nouvelle courut plus vite que le vent d'un cyclone. En une semaine, Anzelo revint, puis Cyrilia, puis Dosile, puis les autres, un à un, prudents d'abord, puis de plus en plus nombreux. Il y eut, bien sûr, des explications, quelques larmes, et même une bonne dispute entre Filibert et Ti-Rose sur qui, des deux, avait été le plus têtu — dispute qui se termina, comme souvent à la Pointe-aux-Vents, en fou rire général, parce qu'au fond tout le monde savait très bien qui.
Le soir de son retour officiel dans son propre Lakou, Filibert entra en transe devant tous, et Papa Sobo monta en lui une fois de plus. Mais cette fois, dit-on, le loa guerrier ne cria pas, ne menaça personne. Il se contenta de rire — un grand rire, celui qu'on lui connaît quand il a fini de bouder — et de dire, par la bouche de Filibert :
« On me dit toujours que je maltraite mes chevaux et que je pleure après. C'est vrai. Mais au moins, moi, je reviens toujours pleurer devant eux, jamais tout seul dans mon coin. »
Toute la cour éclata de rire, et cette nuit-là, les tambours gwoka résonnèrent plus fort que jamais du côté de la Pointe-aux-Vents.
On ne sait jamais, dans ce conte créole, si le Hougan Filibert a vraiment existé, ou s'il n'est que le miroir un peu grossissant de ce que chaque hougan, chaque mambo, porte en secret : cette peur immense de donner sans jamais recevoir en retour, et cette autre peur, plus immense encore, de le dire simplement à voix haute plutôt que d'exploser un beau jour sous le flamboyant.
À la Pointe-aux-Vents, aujourd'hui, quand un hougan ou une mambo se sent oublié par son Lakou, les vieux ont une expression pour le prévenir gentiment, avant que la colère ne prenne toute la place :
« Attention, tu vas nous faire un Filibert. »
Et tout le monde comprend, et tout le monde sourit, et, le plus souvent, ça suffit à désamorcer l'orage avant qu'il n'éclate.
Quant à Papa Sobo, on continue de le prier comme le guerrier qu'il est — mais on n'oublie jamais d'ajouter, en fin de cérémonie, un petit sourire en coin, et cette phrase que les anciens se transmettent de génération en génération :
« Nourris bien ton loa guerrier, mais n'oublie jamais de nourrir aussi le cœur qui le porte. »
Fin
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